Honte ABDL : quand se cacher devient une mécanique de survie

La honte ABDL peut pousser une personne à surveiller ses gestes, cacher ses besoins et anticiper le rejet jusqu’à perdre le contact avec ses propres choix. Comprendre cette mécanique ne consiste pas à tout révéler : il s’agit de distinguer protection, automatisme et liberté intérieure.

Honte ABDL, protection émotionnelle et chemin vers l’acceptation de soi

Se protéger jusqu’à s’oublier

Il existe une question que l’on pose souvent aux personnes concernées par l’ABDL, parfois avec curiosité, parfois avec inquiétude, parfois avec une forme de jugement à peine dissimulé : « Pourquoi ne l’as-tu jamais dit plus tôt ? » Derrière cette interrogation se cache souvent une idée implicite. Si cette préférence intime est restée secrète pendant des années, c’est qu’elle devait nécessairement être vécue comme honteuse, ou qu’elle révélait quelque chose de profondément problématique.

Cette interprétation est compréhensible. Elle est pourtant, à mon sens, incomplète.

Au fil de mes recherches, de mes lectures et surtout du travail que j’ai commencé à entreprendre sur moi-même, j’en suis progressivement venu à penser que le secret n’est pas toujours le signe d’un rejet de soi. Il est souvent le produit d’un mécanisme de protection beaucoup plus ancien. Avant même de parler d’ABDL, de régression adulte ou de protections absorbantes, il faut peut-être parler de cette capacité profondément humaine que nous développons très tôt : celle de préserver ce qui nous paraît vulnérable lorsque nous craignons qu’il ne soit accueilli ni avec compréhension, ni avec bienveillance.

L’ABDL n’est alors pas l’origine du phénomène ; il en devient simplement l’un des terrains d’expression. Ce que beaucoup d’entre nous cachent n’est pas seulement une pratique, une préférence ou un imaginaire. Nous cachons plus largement la possibilité d’être vus dans une part de nous qui nous semble fragile, atypique ou difficile à expliquer. Cette distinction me paraît essentielle, car elle déplace complètement la question. Nous cessons de nous demander pourquoi nous aimons les couches pour nous interroger sur une réalité beaucoup plus vaste : comment certaines parties de nous-mêmes deviennent-elles progressivement clandestines ?

Cette réflexion n’est pas née d’une révélation soudaine. Elle est le résultat d’un cheminement lent, parfois inconfortable, au cours duquel j’ai dû accepter que ce que je croyais être le problème n’en était peut-être que le symptôme. Pendant longtemps, j’ai concentré toute mon attention sur l’ABDL lui-même. Je cherchais son origine, sa signification, son éventuelle fonction psychologique. Je lisais les travaux disponibles, je confrontais les hypothèses, je tentais de distinguer ce qui relevait des données scientifiques de ce qui appartenait aux spéculations ou aux récits personnels. Ce travail reste indispensable. Mais, avec le recul, je comprends qu’il m’a aussi permis d’éviter une question plus intime : pourquoi cette différence occupait-elle une place si particulière dans ma vie intérieure ?

Je crois aujourd’hui que cette question n’aurait probablement jamais émergé avec une telle force sans une rencontre qui a profondément compté pour moi. Non parce que cette personne aurait apporté les réponses à mes interrogations, ni parce qu’elle aurait eu pour mission de réparer ce que je portais depuis longtemps. Ce serait lui attribuer une responsabilité qui n’a jamais été la sienne. En revanche, elle a rendu impossible une séparation intérieure que je maintenais jusque-là sans même en avoir pleinement conscience.

Lorsque nous aimons véritablement quelqu’un, nous découvrons parfois que les stratégies qui nous permettaient jusque-là de fonctionner cessent d’être suffisantes. Tant que nos relations demeurent superficielles, il est relativement facile de compartimenter notre existence, de présenter certaines facettes de nous-mêmes et d’en dissimuler d’autres. Mais lorsque le désir d’une relation authentique apparaît, cette organisation devient de plus en plus difficile à maintenir. Ce n’est pas seulement parce que nous avons peur d’être rejetés. C’est aussi parce que nous commençons à éprouver le besoin d’être connus dans notre vérité, sans avoir encore appris comment habiter nous-mêmes cette vérité avec suffisamment de sérénité.

C’est à partir de cette tension qu’est né le travail présenté dans cet ouvrage. Non pas un travail destiné à justifier l’ABDL, ni à convaincre qui que ce soit qu’il faudrait le considérer d’une manière particulière, mais une tentative de comprendre comment une différence intime peut devenir, au fil des années, le révélateur d’une mécanique de survie beaucoup plus profonde. Une mécanique qui, lorsqu’elle se prolonge trop longtemps, ne consiste plus seulement à protéger une partie de soi, mais finit parfois par nous éloigner progressivement de nous-mêmes.

Il existe des parts de soi que l’on ne rejette jamais vraiment.

On les cache.

On les recouvre.

On apprend à ne plus les laisser apparaître dans les gestes, dans les mots, dans les relations. On devient prudent. On sélectionne ce que l’on montre. On anticipe ce que l’autre pourrait comprendre, interpréter ou condamner. On surveille ses réactions, ses achats, ses recherches, ses silences. On se construit une manière d’être suffisamment acceptable pour continuer à appartenir au monde sans exposer ce qui, en soi, semble trop fragile, trop étrange ou trop risqué.

De l’extérieur, cela peut ressembler à de la honte.

De l’intérieur, c’est souvent beaucoup plus complexe.

La honte n’est pas toujours le signe que l’on méprise une part de soi. Elle peut aussi apparaître lorsque l’on tient tellement à cette part que l’on refuse de la livrer à un regard susceptible de l’abîmer.

C’est ce que j’ai longtemps vécu avec mon attirance pour les couches adultes et la régression ABDL.

Je ne crois pas avoir réellement voulu supprimer cette part de moi. J’ai essayé de la maîtriser, de la contenir, de l’expliquer, parfois de l’éloigner. Mais quelque chose résistait. Non par caprice. Non par manque de volonté. Parce que cette part était liée à mon histoire, à mes sensations, à mon besoin de relâchement, à une vulnérabilité que je ne savais pas encore rencontrer autrement.

Je ne voulais pas me rejeter.

Alors j’ai appris à me protéger du rejet des autres.

Cette distinction est devenue essentielle pour comprendre ce que j’ai traversé. Elle me permet aujourd’hui de ne plus regarder mon passé comme une succession de lâchetés, de dissimulations ou d’occasions manquées. Elle m’aide à reconnaître que mes mécanismes avaient une fonction. Ils ont protégé quelque chose de vivant en moi à un âge où je ne savais pas encore comment lui donner une place consciente.

Le problème n’a donc jamais été d’avoir construit cette protection.

Le problème est qu’avec les années, elle a cessé d’être un choix.

Elle est devenue une mécanique.

Un enfant ne possède pas encore la liberté intérieure de l’adulte. Il dépend de son environnement, du regard qui lui est porté, de l’affection qu’il reçoit, de la place qu’on lui laisse. Même lorsqu’il n’est pas matériellement en danger, son équilibre psychique dépend profondément de la manière dont ses émotions, ses différences et ses comportements sont accueillis.

Il apprend très tôt ce qui rapproche et ce qui éloigne.

Ce qui fait sourire.

Ce qui provoque le silence.

Ce qui attire l’attention.

Ce qui déclenche la moquerie.

Ce qui peut être montré sans conséquence et ce qui doit rester caché.

Cet apprentissage ne se fait pas toujours par des interdictions explicites. Il peut se construire à partir d’une plaisanterie, d’un dégoût observé chez un adulte, d’une humiliation entre enfants, d’un mot entendu à la télévision ou d’une sensation plus diffuse : celle que certaines choses ne sont pas faites pour être dites.

Lorsqu’une préférence intime touche à un objet aussi stigmatisé que la couche, le message social est rarement neutre. La couche est culturellement associée à l’incontinence, à la dépendance, à l’extrême vieillesse ou à la petite enfance. Elle devient ainsi le symbole de tout ce que l’adulte est censé avoir dépassé : le besoin d’aide, la perte de maîtrise, la passivité corporelle, l’impossibilité de se suffire à soi-même.

L’enfant ou l’adolescent qui ressent pourtant une attirance, un apaisement ou une curiosité particulière pour cet objet ne dispose pas encore des mots permettant de distinguer ce qu’il éprouve des caricatures qu’il rencontre.

Il n’entend pas : « Tu vis une expérience intime atypique qui devra être comprise avec prudence et sans réduction. »

Il entend plutôt : « Cette chose est ridicule. »

Puis, par glissement : « Si cette chose te concerne, tu risques toi aussi de devenir ridicule. »

Il n’est pas nécessaire que quelqu’un lui dise directement. L’association se construit d’elle-même.

C’est ainsi que naît l’une des premières formes de surveillance intérieure. L’enfant ne supprime pas nécessairement ce qu’il ressent. Il apprend à le retirer de la scène sociale. Il le déplace vers l’imaginaire, le secret, la solitude ou les moments où personne ne peut le voir.

Cette protection peut être remarquablement efficace.

Elle lui permet de préserver son appartenance au groupe tout en gardant vivant, à l’abri, ce qu’il ne peut pas encore comprendre.

Il serait injuste d’appeler cela une trahison de soi.

Il s’agit plutôt d’une fidélité clandestine.

Quelque chose en lui refuse d’anéantir cette différence. Alors il la conserve dans l’ombre.

La honte comme frontière entre soi et le monde

La honte est souvent décrite comme une émotion dirigée contre soi. On dit que la culpabilité affirme : « J’ai fait quelque chose de mal », tandis que la honte murmure : « Je suis mauvais. » Cette distinction est utile, mais elle ne suffit pas à rendre compte de ce que vivent certaines personnes ABDL.

Dans mon cas, la honte n’a pas toujours signifié que je me croyais mauvais.

Elle disait plutôt : « Ce que je suis ne doit pas être vu ici. »

La nuance est importante.

La honte devient alors une frontière. Elle organise le passage entre l’intérieur et l’extérieur. Elle décide ce qui peut circuler et ce qui doit rester enfermé. Elle ne cherche pas seulement à rabaisser. Elle surveille. Elle prévient. Elle rappelle les risques.

Elle peut se manifester au moment d’acheter des protections, même lorsque personne ne fait attention.

Elle peut apparaître lorsqu’un mot est prononcé dans une conversation sans rapport direct avec soi.

Elle peut surgir dans une relation amoureuse au moment précis où l’on commence à faire confiance.

Elle peut imposer de longues explications avant même que l’autre ait posé une question.

Elle peut pousser à minimiser ce que l’on ressent, puis à regretter de ne pas l’avoir exprimé.

Elle peut faire alterner le désir de révéler et la panique de l’avoir fait.

Elle peut surtout installer l’idée que la sécurité dépend d’une surveillance constante.

Surveiller son langage.

Surveiller son téléphone.

Surveiller le regard de l’autre.

Surveiller ce que l’on laisse chez soi.

Surveiller ce que l’on désire.

Surveiller même l’intensité avec laquelle on désire être compris.

À force, la protection ne s’applique plus seulement au secret.

Elle colonise la relation entière.

La mécanicité : lorsque le passé répond avant le présent

C’est ici qu’intervient ce que j’appelle aujourd’hui ma mécanicité.

Un comportement devient mécanique lorsqu’il se répète assez longtemps pour ne plus nécessiter de décision consciente. Il se déclenche avant que nous ayons évalué la situation réelle. Il répond à un ancien danger dans un contexte parfois nouveau.

Au départ, cette automatisation est utile. Elle évite d’avoir à repenser chaque risque. Le cerveau économise son énergie et reproduit ce qui a déjà permis de limiter la souffrance.

Mais une protection automatisée possède une faiblesse : elle ne sait pas toujours reconnaître que le monde a changé.

Elle ne sait pas spontanément qu’une personne nouvelle peut réagir autrement.

Elle ne sait pas qu’un adulte dispose aujourd’hui de ressources qu’il n’avait pas enfant.

Elle ne sait pas qu’une incompréhension n’est pas forcément une condamnation.

Elle ne sait pas qu’une limite posée par l’autre n’équivaut pas toujours à un rejet total de soi.

Elle ne sait pas non plus que l’on peut choisir à qui parler, jusqu’où parler et à quel rythme.

Elle applique l’ancienne règle.

Se cacher avant d’être vu.

Expliquer avant d’être mal compris.

Rassurer avant que l’autre ait peur.

Se retirer avant d’être abandonné.

Ou, inversement, parler sans fin pour empêcher que la distance ne s’installe.

Le paradoxe est cruel : plus une personne compte, plus la mécanique peut devenir forte.

Là où l’enjeu affectif est faible, le silence protège facilement. Mais lorsque l’amour apparaît, le secret cesse d’être un simple compartiment. Il devient un obstacle entre soi et la personne que l’on voudrait rencontrer sans masque.

C’est alors que la protection commence à faire mal.

Non parce qu’elle serait mauvaise.

Parce qu’elle empêche désormais ce que l’on désire le plus.

Être connu.

Quand l’amour révèle ce que la solitude permettait d’éviter

Pendant longtemps, une personne peut croire qu’elle vit correctement avec son secret.

Elle organise sa vie autour de lui. Elle trouve des espaces privés. Elle évite certains sujets. Elle compartimente ses désirs et ses relations. Tant que personne ne s’approche trop près, l’équilibre paraît tenir.

Puis quelqu’un devient important.

Et tout ce qui semblait sous contrôle commence à bouger.

L’amour possède cette capacité singulière de rendre insuffisants les arrangements que la solitude permettait. Ce que l’on réussissait à vivre seul devient beaucoup plus difficile à dissimuler lorsque l’on souhaite construire une relation authentique.

Ce n’est pas nécessairement parce que l’autre exige une révélation.

C’est parfois notre propre désir de vérité qui devient impossible à faire taire.

Nous ne voulons plus seulement être appréciés pour la partie présentable de nous-mêmes. Nous voulons savoir si la relation pourrait survivre à la totalité de ce que nous sommes.

Mais cette aspiration entre immédiatement en conflit avec les anciennes protections.

Le désir dit : « Montre-toi. »

La mémoire dit : « Protège-toi. »

L’attachement dit : « Fais-lui confiance. »

La peur dit : « Tu risques de perdre ce lien. »

Le besoin d’être compris pousse à parler.

L’angoisse d’être réduit à cette seule différence pousse à corriger, préciser, expliquer encore.

On peut alors entrer dans une boucle épuisante. Plus l’on cherche à prévenir le malentendu, plus l’on produit de mots. Plus l’on produit de mots, plus l’on craint d’avoir été trop intense. Plus l’on craint d’avoir été trop intense, plus l’on ressent le besoin de réparer ce que l’on vient de dire.

Le sujet initial n’est bientôt plus seulement la préférence ABDL.

Il devient la relation elle-même.

Ai-je trop parlé ?

Ai-je créé une pression ?

Est-elle en train de s’éloigner ?

A-t-elle compris que je ne lui demandais pas de me sauver ?

Ai-je réussi à lui montrer que cette part de moi n’annule pas l’homme adulte que je suis ?

Le mécanisme cherche une sécurité absolue qu’aucune conversation ne peut garantir.

Et plus il échoue à l’obtenir, plus il se répète.

Ce que deux années de relation non réalisée m’ont forcé à voir

Il m’a fallu longtemps pour comprendre que mon amour pour Maryne n’avait pas créé mes peurs.

Il les avait révélées.

La relation a ouvert un espace dans lequel je ne pouvais plus maintenir aussi facilement la séparation entre l’homme que je présentais et la vulnérabilité que je protégeais.

Je ne voulais pas seulement qu’elle tolère une préférence.

Je voulais être certain que cette préférence ne détruirait pas le regard qu’elle portait sur moi.

Je voulais lui montrer que je n’étais ni un problème à résoudre, ni une charge à porter, ni un être cherchant une mère à la place d’une partenaire.

Mais plus cette distinction devenait importante pour moi, plus je cherchais à la démontrer.

Et plus je cherchais à la démontrer, plus mes messages pouvaient devenir nombreux, longs, précis, chargés d’enjeux.

La peur du malentendu alimentait une parole qui risquait elle-même de devenir difficile à recevoir.

Ce constat fait mal.

Il oblige à reconnaître que les intentions les plus sincères ne garantissent pas toujours un effet apaisant sur l’autre.

On peut écrire pour rassurer et pourtant produire une pression.

On peut chercher à clarifier et pourtant multiplier les zones de confusion.

On peut vouloir réparer une blessure et réactiver une fatigue.

On peut aimer profondément sans savoir encore comment laisser à cet amour une forme qui respecte à la fois sa propre vérité et les limites de l’autre.

Cette reconnaissance n’annule pas la sincérité.

Elle lui donne une responsabilité.

Elle oblige à passer de la question : « Est-ce que mon intention était bonne ? » à une interrogation plus exigeante : « Qu’est-ce que ma manière d’agir produit réellement dans la relation ? »

C’est là que le travail devient adulte.

Non lorsque l’on renie son besoin d’être compris.

Mais lorsque l’on accepte que l’autre ne puisse pas toujours être le lieu où ce besoin sera entièrement réparé.

Se protéger au point de s’être oublié

La prise de conscience la plus douloureuse n’a pourtant pas été de voir mes maladresses relationnelles.

Elle a été de comprendre que, pendant des années, j’avais organisé une partie de mon existence autour de la protection d’un soi auquel je ne laissais presque plus la possibilité de vivre.

Je ne m’étais pas rejeté.

Je m’étais mis à distance.

Cette différence est subtile, mais elle change tout.

Rejeter une part de soi revient à vouloir sa disparition.

La mettre à distance consiste à la garder, mais dans un endroit si reculé qu’elle ne participe plus réellement à la construction de notre vie.

Elle existe dans les fantasmes.

Dans les recherches.

Dans les pensées privées.

Dans certaines pratiques solitaires.

Mais elle ne dialogue pas avec le reste de l’identité.

Elle ne rencontre pas les valeurs.

Elle ne rencontre pas le couple.

Elle ne rencontre pas le corps autrement que dans le secret.

Elle ne rencontre pas non plus la responsabilité adulte qui pourrait lui donner des limites, un sens et une place choisie.

Ce qui devait être protégé devient alors isolé.

Et le reste de soi continue d’avancer en faisant comme si cette pièce intérieure n’existait pas.

Au fil des années, cet arrangement peut créer une étrange impression d’absence. On travaille, on échange, on construit des projets, on remplit les obligations de la vie adulte. Pourtant, quelque chose demeure en retrait.

Pas forcément quelque chose de spectaculaire.

Une sensation plus discrète.

Celle de ne jamais être entièrement là.

Celle d’être toujours légèrement séparé de soi.

Celle de jouer correctement son propre rôle sans parvenir à s’y sentir complètement vivant.

La violence de la conscientisation vient de là.

Elle ne dit pas seulement : « J’ai caché cette part de moi. »

Elle dit : « J’ai appris à me tenir moi-même à distance pour éviter que les autres ne le fassent. »

Cette vérité peut provoquer un vertige.

Car elle oblige à regarder avec lucidité le prix payé pour la sécurité.

Ne pas transformer la lucidité en nouveau tribunal

Le danger, lorsque cette prise de conscience apparaît, serait d’utiliser la lucidité pour se juger davantage.

On peut très vite passer de « Je ne comprenais pas mes mécanismes » à « Comment ai-je pu perdre autant de temps ? »

Cette seconde violence n’aide pas.

Elle remplace simplement l’ancien rejet social par un rejet intérieur plus sophistiqué.

Le travail sur soi n’a pas pour but de faire le procès de l’enfant, de l’adolescent ou de l’adulte qui a essayé de tenir comme il pouvait.

Il doit commencer par reconnaître l’intelligence de la protection.

Oui, j’ai parfois trop expliqué.

Oui, j’ai pu chercher dans une relation la sécurité que je devais aussi construire en moi.

Oui, j’ai répété certains schémas jusqu’à épuisement.

Oui, j’ai pu confondre la nécessité de dire avec l’espoir que les mots suffiraient à empêcher toute perte.

Mais ces comportements ne sont pas nés du néant.

Ils ont été construits autour d’un besoin profondément humain : ne pas être abandonné avec ce que je ne savais pas encore accueillir seul.

Les comprendre ne signifie pas les excuser indéfiniment.

Cela permet de les transformer sans ajouter de la haine à la peur.

C’est toute la différence entre se corriger et se combattre.

Se combattre revient à déclarer une nouvelle guerre contre soi.

Se corriger consiste à reprendre la responsabilité de ses gestes tout en reconnaissant d’où ils viennent.

Grandir n’est pas supprimer la régression

Dans un univers où la régression adulte est facilement caricaturée, le mot « grandir » peut sembler contradictoire avec l’ABDL.

Pourtant, grandir psychiquement ne signifie pas supprimer toute recherche de dépendance, de douceur ou de relâchement.

Cela signifie pouvoir les reconnaître sans leur abandonner la direction entière de sa vie.

Un adulte n’est pas une personne qui n’a plus aucun besoin infantile.

C’est une personne capable d’établir une relation plus consciente avec eux.

Nous portons tous des besoins anciens : être rassurés, protégés, regardés avec douceur, autorisés à ne pas tout maîtriser. L’ABDL donne parfois une forme particulièrement visible, ritualisée ou sensorielle à ces besoins.

Le problème ne réside pas automatiquement dans cette forme.

Il apparaît lorsque le rituel devient la seule voie d’accès à l’apaisement, lorsqu’il détruit la liberté de choisir, lorsqu’il aggrave la souffrance, lorsqu’il impose quelque chose à autrui ou lorsqu’il remplace systématiquement toute autre forme de relation et de régulation émotionnelle.

À l’inverse, une pratique reconnue, limitée, consentie et intégrée peut devenir un espace d’exploration plutôt qu’un territoire de fuite.

La question essentielle n’est donc pas seulement : « Est-ce que je dois arrêter ? »

Elle est aussi : « Quelle fonction cette expérience remplit-elle en moi, et suis-je encore libre dans la manière dont je la vis ? »

Est-ce que je porte une couche pour retrouver une sensation choisie de sécurité ?

Ou parce que je ne supporte plus aucune émotion sans elle ?

Est-ce que je recherche la régression comme un jeu, un rituel ou un espace temporaire de relâchement ?

Ou est-ce que je l’utilise pour éviter toutes les responsabilités qui me font peur ?

Est-ce que je partage ce désir avec une personne consentante et libre de poser ses limites ?

Ou est-ce que j’attends d’elle qu’elle répare ce que je ne peux pas encore contenir seul ?

Ces questions ne condamnent pas.

Elles donnent une forme adulte à l’exploration.

De l’automatisme au choix

Sortir de la mécanicité ne veut pas dire ne plus avoir peur.

Cela signifie créer un espace entre la peur et l’action.

Un espace parfois minuscule.

Juste assez large pour se demander : « Ce que je m’apprête à faire répond-il à la situation actuelle ou à une ancienne menace ? »

Lorsque quelqu’un tarde à répondre, suis-je face à une rupture réelle ou à l’activation de ma peur de l’abandon ?

Lorsque je ressens l’urgence de tout expliquer, l’autre a-t-il réellement demandé ces précisions ou suis-je en train de lutter contre un scénario intérieur ?

Lorsque je veux révéler une part de moi, est-ce le bon moment, la bonne personne et le bon niveau de confiance ?

Lorsque je me tais, est-ce par choix de préserver mon intimité ou parce que je me crois indigne d’être connu ?

Ces distinctions sont difficiles.

Elles demandent de renoncer aux réponses absolues.

Il n’est pas toujours sain de tout dire.

Il n’est pas toujours sain de tout cacher.

Il n’est pas toujours courageux de se dévoiler.

Il n’est pas toujours lâche de préserver son intimité.

La maturité se trouve moins dans une règle universelle que dans la capacité à choisir consciemment.

Choisir ce qui mérite d’être partagé.

Choisir avec qui.

Choisir quand.

Choisir jusqu’où.

Choisir également de supporter qu’une personne puisse ne pas comprendre, sans que cette incompréhension devienne la preuve que l’on n’a aucune valeur.

C’est peut-être cela, sortir progressivement de la honte.

Non pas obtenir la garantie que personne ne nous rejettera.

Mais ne plus laisser chaque rejet possible déterminer à l’avance la relation que nous entretenons avec nous-mêmes.

Ne plus demander à l’autre l’autorisation d’exister

L’une des blessures les plus difficiles à reconnaître est celle qui nous pousse à faire dépendre notre droit d’exister du regard d’une personne précise.

Lorsque cette personne compte énormément, son accueil peut devenir symboliquement plus important que tous les autres. Nous ne lui demandons plus seulement de comprendre une différence. Nous lui demandons, parfois sans nous en apercevoir, de confirmer que nous pouvons continuer à nous aimer nous-mêmes.

Cette attente est trop lourde pour une relation.

Même lorsqu’elle naît d’un sentiment sincère.

Aimer quelqu’un ne lui donne pas le pouvoir de statuer définitivement sur notre valeur.

Et apprendre à ne plus lui confier ce pouvoir ne signifie pas que son regard ne compte plus. Cela signifie qu’il cesse d’être l’unique tribunal.

Je peux souhaiter profondément être compris par celle que j’aime.

Je peux souffrir de ne pas l’être.

Je peux regretter ce que cette incompréhension a empêché entre nous.

Mais je ne peux pas lui demander de devenir la preuve finale que mon identité mérite d’exister.

Cette preuve doit se construire autrement.

Dans la connaissance de soi.

Dans la responsabilité.

Dans des espaces relationnels sûrs.

Dans la capacité à entendre les limites sans les transformer en condamnation totale.

Dans la possibilité de reconnaître également que deux personnes peuvent éprouver des sentiments réels et rester incompatibles sur certaines dimensions.

La valeur de ce que j’ai vécu avec Maryne ne dépend donc pas de la réalisation du couple que j’avais imaginé.

Cette histoire m’a confronté à moi-même.

Elle a mis en lumière mes besoins, mes peurs, mes confusions, mes élans et mes automatismes.

Elle m’a obligé à voir que je ne pouvais pas continuer à chercher une relation authentique tout en restant absent de ma propre vie intérieure.

Elle m’a aussi montré que l’amour ne justifie pas de franchir les limites de l’autre, même lorsque la peur nous persuade que parler encore empêchera la perte.

C’est une leçon douloureuse.

Mais elle ne rend pas l’amour faux.

Elle le transforme en matière de conscience.

Se grandir au lieu de se fuir

Pendant longtemps, se protéger signifiait éviter.

Éviter le regard.

Éviter le mot.

Éviter la confrontation.

Éviter parfois le corps lui-même.

Cette stratégie était légitime lorsqu’elle était la seule disponible.

Aujourd’hui, elle ne suffit plus.

Me grandir ne consiste pas à devenir un homme qui n’aurait plus aucune vulnérabilité, aucun besoin de régression ni aucune attirance atypique.

Ce projet serait une nouvelle fuite, simplement habillée en maturité.

Me grandir consiste à devenir capable de regarder ces parts sans leur demander de disparaître et sans leur permettre de tout diriger.

À les rencontrer avec suffisamment de conscience pour distinguer le besoin du fantasme, le fantasme de l’action, l’action choisie de l’impulsion, le désir partagé de l’attente imposée.

À apprendre que l’acceptation de soi n’est pas l’obéissance à toutes ses envies.

Elle est la capacité à ne plus avoir besoin de se détester pour poser des limites.

Je peux accepter mon ABDL et décider que certaines pratiques ne me conviennent pas.

Je peux reconnaître un besoin de dépendance et travailler parallèlement mon autonomie.

Je peux désirer être pris en charge dans un cadre intime sans demander à ma partenaire de porter ma vie psychique.

Je peux aimer la régression sans renoncer à ma responsabilité adulte.

Je peux aussi reconnaître que certains jours, l’envie de couche ne parle pas uniquement de plaisir. Elle peut parler de fatigue, de peur, de besoin de sécurité, de solitude ou de surcharge.

L’écouter ne signifie pas lui obéir immédiatement.

Cela signifie entendre ce qu’elle essaie de dire.

C’est ainsi que la différence cesse progressivement d’être un secret incontrôlable.

Elle devient une information sur soi.

Rendre justice à celui qui a tenu

Je ne veux plus regarder l’enfant que j’ai été comme celui qui aurait mal commencé sa vie avec lui-même.

Je veux rendre justice à son intelligence.

Il a compris qu’il devait protéger quelque chose.

Il ne savait pas encore comment.

Alors il a utilisé le secret.

Puis l’adolescent a continué.

Puis l’adulte a perfectionné la méthode.

Il est devenu compétent pour dissimuler, analyser, anticiper et contrôler.

Le problème n’est pas que cette chaîne ait existé.

Le problème serait de continuer à lui abandonner toute décision maintenant que je peux la voir.

La conscience ne vient pas effacer l’ancien fonctionnement.

Elle lui retire progressivement son caractère obligatoire.

Elle permet de dire :

Je comprends pourquoi tu t’es caché.

Je comprends pourquoi tu as eu peur.

Je comprends pourquoi tu as voulu tout expliquer lorsque tu as enfin rencontré quelqu’un dont le regard comptait.

Je comprends pourquoi chaque distance a réveillé en toi une urgence.

Mais aujourd’hui, nous pouvons apprendre autre chose.

Nous pouvons parler moins et penser plus clairement.

Nous pouvons supporter une incertitude sans chercher immédiatement à l’abolir.

Nous pouvons respecter une limite sans y lire la disparition de toute affection.

Nous pouvons choisir des personnes capables d’entendre certaines parts de nous, sans exiger que chacune les accueille de la même manière.

Nous pouvons surtout cesser de nous abandonner chaque fois que quelqu’un ne peut pas nous rejoindre.

L’acceptation de soi est souvent présentée comme une arrivée lumineuse. Un moment où l’on cesserait enfin d’avoir honte.

Mon expérience est différente.

Je ne crois pas que l’on se débarrasse définitivement de la honte.

On apprend plutôt à ne plus lui confier toute l’autorité.

Elle revient parfois.

Dans un magasin.

Dans une conversation.

Devant une personne que l’on désire.

Au moment d’ouvrir un paquet de protections.

Au moment d’expliquer une préférence.

Au moment d’entendre un jugement.

Mais elle ne signifie plus nécessairement : « Cache-toi. »

Elle peut devenir un signal.

Elle indique qu’une ancienne blessure vient d’être touchée.

Elle invite à ralentir.

À distinguer la réalité du souvenir.

À choisir la réponse plutôt que de la subir.

C’est peut-être cela que j’entends aujourd’hui par ne plus me fuir.

Ne plus me quitter intérieurement au moment exact où j’aurais le plus besoin de ma propre présence.

Ne plus confier à un regard extérieur la tâche impossible de me rendre acceptable.

Ne plus transformer ma différence en totalité de mon identité, mais ne plus la traiter non plus comme une erreur à effacer.

Je ne suis pas seulement ABDL.

Mais je suis aussi l’homme qui a dû apprendre à vivre avec cette part, à la cacher, à la craindre, à la fantasmer, puis à essayer de la comprendre.

Cette trajectoire compte.

Elle dit quelque chose de ma manière d’aimer.

De ma manière de me protéger.

De ma manière de perdre parfois la mesure lorsque l’enjeu affectif devient trop grand.

De ma manière, enfin, de chercher aujourd’hui une responsabilité qui ne repose plus sur le rejet de moi-même.

Pendant des années, je me suis protégé pour ne pas être rejeté.

Puis j’ai compris que cette protection m’avait parfois éloigné de la vie que je voulais réellement construire.

Je ne regrette pas qu’elle m’ait sauvé.

Je refuse seulement qu’elle continue à décider seule de ce que je peux devenir.

Le travail n’est donc pas de briser l’armure avec violence.

Il est d’apprendre à l’ouvrir.

De regarder dehors.

De vérifier qui se trouve réellement devant soi.

De choisir quand elle est encore nécessaire.

Et de découvrir, progressivement, qu’il existe des moments où l’on peut respirer sans elle.

La véritable sortie de la honte ne consiste peut-être pas à devenir certain que l’on sera toujours accepté.

Elle commence lorsque l’on cesse de s’abandonner soi-même par anticipation du rejet.

Lorsque l’on peut aimer sans demander à l’autre de nous délivrer de toute peur.

Lorsque l’on peut entendre un non sans en faire la négation de tout notre être.

Lorsque l’on peut vivre une différence sans la transformer en prison, en excuse ou en unique définition de soi.

Lorsque l’on accepte enfin que grandir ne signifie pas supprimer l’enfant intérieur qui s’est protégé.

Cela signifie devenir l’adulte capable de le rejoindre.

Et de lui dire :

Tu n’as plus besoin de disparaître pour que je continue à vivre.

Je suis là maintenant.

Je ne te laisserai plus seul.

Mais cette fois, nous choisirons ensemble la direction.

Ressources liées : honte, identité et régression

Si la honte s’accompagne d’une détresse persistante, d’isolement ou d’idées noires, les repères de l’Organisation mondiale de la Santé sur la santé mentale peuvent aider à chercher un soutien adapté.

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